Une enquête conceptuelle à travers Logique du sens (1969) et L'Anti-OEdipe (1972)

Dernière mise à jour : 01/11/2014

 

Ce travail est une enquête sur le système conceptuel élaboré par Gilles Deleuze pour décrire la dimension incorporelle de l’expérience humaine. Le philosophe soutient en effet l’idée d’une division interne des conditions de l’expérience. Tout en s’inscrivant dans une perspective matérialiste suivant laquelle tout ce qui existe dans le monde est soumis à un « ordre primaire des causes corporelles », Deleuze revendique le droit de mystérieux « événements incorporels » dépourvus d’existence, dont on peut seulement dire qu’ils « insistent » ou « subsistent » en « bordure » du monde de causes corporelles. Plus, le philosophe soutient que ces entités paradoxales possèdent une efficacité « quasi-causale » qui doit être prise en compte pour parvenir à décrire la singularité d’une expérience réelle.

 

Ce dernier point indique le principal enjeu pratique du système conceptuel construit par Deleuze, qui doit permettre de concevoir l’expérience humaine au cas par cas. Le philosophe ne cherche pas à déterminer les conditions de possibilité de l’expérience humaine en général mais les conditions singulières de telle ou telle expérience réelle. Or, selon lui, la singularité d'une expérience réelle ne peut pas être conçue sans faire appel à l’efficacité déterminante d’une « quasi-cause » incorporelle. L’ambition du philosophe est en d’autres termes de mettre au point un système conceptuel capable de fonctionner comme modèle clinique.

 

Cette conception paradoxale de la dimension incorporelle de l’expérience humaine peut être conçue comme une approche de « l’esprit » chez l’être humain. Le but de cette reformulation est simple, même si sa mise en oeuvre s’avère particulièrement délicate : établir des relations entre le contenu conceptuel du travail de Deleuze et d'autres recherches contemporaines en sciences et en philosophie de l’esprit pour mieux situer la nouveauté de l'orientation promue par le philosophe français. Je crois en effet que son orientation en philosophie de l'esprit, largement méconnue, ouvre des perspectives de recherche particulièrement intéressantes - mais encore faut-il le montrer, à défaut de le démontrer. 

 

Cette enquête porte sur un corpus minimal de deux livres seulement, parus à trois ans d’intervalle : Logique du sens (1969) et L’Anti-Œdipe (1972). Tout ce que Deleuze a pu dire ou écrire par ailleurs en rapport avec le thème de « l’esprit » est volontairement ignoré. Il m'a semblé préférable d'analyser le détail du contenu conceptuel de ces deux livres plutôt que d'opérer une coupe transversale de la totalité de l'oeuvre deleuzienne - cela viendra peut-être, plus tard. Sur ce point, l'intention de cette présentation est de montrer l'intérêt d'une analyse de ce moment daté du parcours philosophique de Deleuze, entre 1969 et 1972.

 

Le schéma ci-dessous présente les principales articulations du système conceptuel de l'esprit chez l'être humain tel qu'il peut être reconstruit en croisant les résultats de Logique du sens et ceux de L'Anti-OEdipe. Ce schéma provisoire, qui  n'est pas exposé par Deleuze lui-même, représente le point de coagulation provisoire de cette enquête en cours, évidemment susceptible d'évolutions. Dans la présentation qui suit, j'expose sommairement les raisons de cette reconstruction conceptuelle et la conception originale de l'esprit qu'elle implique. Ce sera l'occasion, je l'espère, de clarifier un peu les suggestions précédentes. 

 

Ou bien la morale n'a aucun sens, ou bien c'est cela qu'elle veut dire, elle n'a rien d'autre à dire : ne pas être indigne de ce qui nous arrive. Au contraire, saisir ce qui arrive comme injuste et non mérité (c'est toujours la faute de quelqu'un),  voilà ce qui rend nos plaies répugnantes, le ressentiment en personne, le ressentiment contre l'événement.

 

DELEUZE, 1969

 

Le schizo sait partir : il a fait du départ quelque chose d’aussi simple que naître et mourir. Mais en même temps son voyage est étrangement sur place. Il ne parle pas d’un autre monde, il n’est pas d’un autre monde : même se déplaçant dans l’espace, c’est un voyage en intensité, autour de la machine désirante qui s’érige et reste ici. Car c’est ici qu’est le désert propagé par notre monde, et aussi la nouvelle terre, et la machine qui ronfle, autour de laquelle les schizos tournent, planètes pour un nouveau soleil. Ces hommes du désir (ou bien n’existent-ils pas encore ?) sont comme Zarathoustra. Ils connaissent d’incroyables souffrances, des vertiges et des maladies. Ils ont leurs spectres. Ils doivent réinventer chaque geste. Mais un tel homme se produit comme homme libre, irresponsable, solitaire et joyeux, capable enfin de dire et de faire quelque chose de simple en son nom propre, sans demander la permission, désir qui ne manque de rien, flux qui franchit les barrages et les codes, nom qui ne désigne plus aucun moi.

 

DELEUZE & GUATTARI, 1972