Note personnelle sur les origines de cette enquête

Dernière mise à jour : 31/10/2014

 

Un livre n’est vivant que tant qu’il a le pouvoir de nous émouvoir et de nous émouvoir différemment. Tant que nous le trouvons différent à chaque lecture. Grâce au déluge de livres médiocres qui sont réellement épuisés à la première lecture, l’esprit moderne tend à croire que tout les livres sont ainsi, épuisés en une fois. Mais ce n’est pas vrai. Peu à peu l’esprit moderne reprendra conscience de cela. La vrai joie que donne un livre consiste à le relire indéfiniment et à le trouver chaque fois différent. A lui trouver un autre sens, un autre plan de signification.


D.H. Lawrence, Apocalypse. 

 


Mon premier contact avec la philosophie de Deleuze est un pur hasard, qui date du milieu des années 1990. Très vite bouleversé, je n’ai depuis jamais cessé d’être emporté par cette œuvre sans fond. Mais un curieux désir s’est fait loi au cours de ce voyage mental dans la pensée d’un autre : communiquer la puissance de l’effet que cela fait de lire Deleuze. Pendant plus de dix ans, aucune de mes tentatives en ce sens n’a abouti ; je suis resté incapable de savoir quoi dire de cette philosophie qui me touchait tant. La raison est triviale : je ne comprenais pas grand chose aux livres de Deleuze, et le peu que je comprenais restait très en deçà des émotions brutes qu’ils me procuraient. Sans doute, je m’étais familiarisé avec ses nombreux portraits de philosophes et d’artistes ; les quelques livres dans lesquels il expose directement sa philosophie conservaient largement leur impénétrabilité. Je pouvais réciter par cœur certains passages de Différence et répétition ou de Mille plateaux, ses deux monuments ; je ne parvenais pas à comprendre l’intention philosophique de Deleuze : ce qu’il avait voulu faire en écrivant ces livres continuait de m’échapper. Cruel constat.

 

L’issue est venue, comme il se doit, par un biais inattendu. A l’automne 2007, j’ai fait la découverte d'un autre philosophe français contemporain dont le travail n’a au premier abord rien de commun avec celui de Deleuze : Jacques Bouveresse. Ce fut un moment de fête et d’avidité. A nouveau, la raison de cet engouement est simple : un monde inédit dont je n’avais pas idée était en train d’apparaître grâce au travail de passeur magistralement accompli par Jacques Bouveresse dans ses livres. Concrètement, ce dernier m’a fait éprouver le sens et la valeur d'une manière de faire de la philosophie que j'avais jusqu'alors totalement ignoré : la philosophie analytique n’a pourtant rien de marginal, c’est même la norme de la pratique philosophique au sein du champ académique international. Cette inflexion m’a conduit à lire des philosophes dont, auparavant, je ne savais au mieux que le nom ; ce fut l’occasion de nouveaux moments de fête. Je n’ai pas tout compris, loin s’en faut, à ces lectures trop empressées ; en revanche, j’en ai soutiré une croyance nouvelle en l’importance de cette tradition et un désir d’approfondissement toujours vivant.

 

Puis Deleuze est revenu, sa voix s’est progressivement insinuée dans le concert de ces découvertes, tantôt pour leur faire écho, tantôt pour en contester le bien-fondé. Un contact s’est établi entre ces deux mondes, sur des points tantôt très précis, tantôt bien lointains ; la dissymétrie était telle, cependant, entre ma fréquentation de l’œuvre deleuzienne et celle de ces auteurs que je ne pouvais pas réellement clarifier les rapports complexes entre ces deux démarches apparemment sans commune mesure. En revanche, j’ai pris conscience de l’apport considérable de ces lectures pour ma compréhension de l’orientation deleuzienne en philosophie. De ce point de vue, c’est encore Jacques Bouveresse qui a joué le rôle clé, en me faisant percevoir l’importance de la question de l’obscurité dans la philosophie de Deleuze.


La nuit deleuzienne

 

Alors que j’avais toujours considéré la sensation de non-sens qui résultait de mon expérience des livres de Deleuze comme l’effet d’un manque de connaissance de ma part, Jacques Bouveresse m'a permis de concevoir l’idée d'une obscurité peut-être constituante de l'œuvre deleuzienne. Contrairement à la plupart des philosophes, Deleuze aurait écrit des livres volontairement obscurs, baignant dans une espèce de non-sens fondamental. Une telle volonté s’oppose radicalement à la conception de la pratique philosophique défendue par Jacques Bouveresse, adossée à une exigence de précision et de clarté conceptuelle. Ce dernier est en effet connu pour ses prises de position radicales contre une tendance de la philosophie française contemporaine à produire des discours largement dépourvus de sens, s’autorisant d’une critique sommaire de la rationalité et de ses exigences, notamment logiques. Sa critique, très forte, ne peut pas être récusée sans examen ; bien plus, elle m’a semblé largement justifiée. Reste que, comme lui-même le suggère, Deleuze ne fait pas partie de ces philosophes : l’obscurité de son œuvre n’est pas celle d’un imposteur : c’est une obscurité philosophiquement fondée, sans commune mesure avec les « délires théoriques » dénoncés par Jacques Bouveresse.   

 

En quoi consiste l’obscurité ou la nuit deleuzienne, une fois dit que celle-ci est constituante ? Le livre décisif de Jacques Bouveresse à cet égard fut pour moi une version remaniée du cours que le philosophe a donné au Collège de France pendant l’année 1995-1996 sous le titre « sens et non-sens ». Dans ce travail, il se fait le défenseur d’une conception radicale du non-sens en logique et en philosophie défendue par Frege et Wittgenstein : selon ces auteurs, les logiciens et les philosophes doivent accepter le fait qu’il ne peut exister, au plan de leur pratique discursive, qu’une seule sorte de non-sens dans le langage et qu’il n’y a rien d’autre à faire, de ce point de vue, que de le traquer et de l’exclure de l’ordre des possibles discursifs. Autrement dit, il convient de rompre définitivement avec l’idée séduisante selon laquelle il existerait des non-sens philosophiquement plus profonds et instructifs que d’autres : le non-sens en général n’a de place ni en logique ni en philosophie, son exclusion est de droit.

 

Relecture de Logique du sens

 

Dans son avant-propos, Jacques Bouveresse dit avoir éprouvé le besoin d’ajouter un dernier chapitre sur un aspect du problème du non-sens qu’il n’a pas abordé durant son cours :

 

ll n’était guère concevable de terminer un ouvrage consacré pour l’essentiel au problème du non-sens sans ajouter un chapitre portant sur le non-sens considéré sous un aspect plus ‘« Iittéraire » et du même coup, pourrait-on dire, plus positif que celui sous lequel il a été envisagé par les logiciens et les philosophes dont la préoccupation majeure était apparemment de trouver les moyens de l’exclure, et en particulier de l’exclure de la philosophie .

 

Or, il entame ce dernier chapitre par une évocation d’un livre de Deleuze paru en 1969, Logique du sens, pour rappeler brièvement la critique bien connue que ce dernier adresse aux logiciens, accusés, lorsqu’ils parlent du non-sens, de choisir de mauvais exemples. Mais la confrontation tourne court, Jacques Bouveresse avouant ne pas saisir « la signification exacte de ce reproche ».

 

Cette brève et intrigante évocation m’a conduit à relire Logique du sens. Et c’est au cours de cette étude, réalisée durant l’été 2009, que les rapports complexes entre la démarche deleuzienne et celle des philosophes analytiques me sont apparus plus concrètement, notamment autour de ce problème, crucial à plus d’un titre, du rapport entre le sens et le non-sens dans le langage. Celui-ci est non seulement le thème le plus général de Logique du sens, mais surtout Deleuze considère que son abord correct exige d’adopter, pour une part essentielle, un point de vue logique. Plus exactement, il prend explicitement position en faveur d’une approche purement logique du problème du sens et du non-sens contre une approche égologique de celui-ci. Autrement dit, dans la grande partition de la philosophie contemporaine articulée autour de la question du sens, Deleuze serait, tout compte fait, plus proche la tradition analytique que de la tradition phénoménologique. Telle est du moins une des étranges conclusions auxquelles m’a conduit cette relecture de Logique du sens.

 

Bien entendu, il n’est pas question de métamorphoser Deleuze en philosophe analytique. Il s’agit seulement d’indiquer que l’orientation deleuzienne en philosophie est beaucoup plus complexe qu’on veut bien le croire en général et qu’il est ruineux, pour la compréhension de celle-ci, d’ignorer l’importance que le philosophe accorde à la logique moderne et à la philosophie du langage en se prévalant de ses trop fameuses critiques à l’encontre des logiciens en général et des « wittgensteiniens » en particulier. Au moins dans le cas de Logique du sens, une telle ignorance me paraît constituer un obstacle majeur à la compréhension de ce que Deleuze a voulu dire.


Le primat du non-sens dans la pensée

 

En quoi tout ceci a-t-il un rapport avec la question de l’obscurité de la philosophie deleuzienne ? Pour le comprendre, il convient à présent de souligner pourquoi Deleuze ne peut en aucun cas être durablement rapproché de philosophes tels que Frege, Russell ou Wittgenstein. Leur commune opposition à l’approche égologique du problème du sens et du non-sens dans le langage ne masque pas bien longtemps la frontière infranchissable qui les sépare par ailleurs. Sommairement, Deleuze articule sa théorie du sens et du non-sens autour de deux propositions clés :

  • le sens n’est pas donné, il est produit dans un certain usage du langage
  • la production de sens dans le langage est inséparable d’un non-sens premier en droit dans la pensée

Autrement dit, le non-sens n’est pas, comme le soutiennent les philosophes analytiques, ce que la philosophie doit exclure en principe, c’est tout au contraire une condition interne de la production de sens, à laquelle les philosophes doivent accepter, d’une manière ou d’une autre, de se soumettre s’ils veulent réaliser la tâche qui leur incombe : produire du sens.

 

Cette prise de position est, il faut le reconnaître, pour le moins surprenante. Très rares sont en effet les philosophes à avoir tenté de défendre le droit du non-sens en philosophie, et dans la pensée en général. Car une chose est de s’autoriser à produire des énoncés dépourvus de sens en philosophie, mais c'est tout autre chose de fonder ou de légitimer ce droit. C’est d'ailleurs peut-être le principal reproche de Jacques Bouveresse à l'encontre de la philosophie littéraire : faire un usage prétendument philosophique du non-sens sans s’estimer tenu de justifier cet usage dérogatoire aux règles minimales de l’exigence de rationalité. C’est aussi la raison pour laquelle Deleuze ne peut absolument pas être assimilé aux auteurs que Jacques Bouveresse attaque ouvertement : sans doute, certains de ses livres sont parmi les plus obscurs, les plus insensés de la philosophie contemporaine ; reste qu’il a consacré tout un livre au moins à expliquer pourquoi, selon lui, le non-sens constitue une dimension irréductible de la démarche philosophique, dès lors que celle-ci se conçoit comme activité productrice de sens.

 

La mise au jour de ce problème du droit du non-sens dans la pensée défendu par Deleuze dans Logique du sens m’a alors conduit à reprendre un travail ébauché quelques années auparavant sur le thème du délire dans L’Anti-Œdipe puis à m’intéresser en retour à l’énigme de la rupture de Deleuze avec la psychanalyse entre 1969 et 1972. Sans le vouloir et d’abord sans le savoir, je venais de trouver un principe d’analyse de l’œuvre du philosophe, un moyen pour me repérer dans la nuit deleuzienne. Depuis, le travail continue.

 

Fabrice Joubard

 

 

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DELEUZE, 1969

 

Le schizo sait partir : il a fait du départ quelque chose d’aussi simple que naître et mourir. Mais en même temps son voyage est étrangement sur place. Il ne parle pas d’un autre monde, il n’est pas d’un autre monde : même se déplaçant dans l’espace, c’est un voyage en intensité, autour de la machine désirante qui s’érige et reste ici. Car c’est ici qu’est le désert propagé par notre monde, et aussi la nouvelle terre, et la machine qui ronfle, autour de laquelle les schizos tournent, planètes pour un nouveau soleil. Ces hommes du désir (ou bien n’existent-ils pas encore ?) sont comme Zarathoustra. Ils connaissent d’incroyables souffrances, des vertiges et des maladies. Ils ont leurs spectres. Ils doivent réinventer chaque geste. Mais un tel homme se produit comme homme libre, irresponsable, solitaire et joyeux, capable enfin de dire et de faire quelque chose de simple en son nom propre, sans demander la permission, désir qui ne manque de rien, flux qui franchit les barrages et les codes, nom qui ne désigne plus aucun moi.

 

DELEUZE & GUATTARI, 1972