Un processus en cours : dates, résultats, chantiers

Dernière mise à jour : 07/02/2016

 

Cette enquête a commencé à la fin des années 2000. 

 

2010. Le délire de Deleuze

 

Mon intention de départ était de faire une étude sur le concept de délire proposé par Deleuze dans L’Anti-Œdipe, en confrontant celui-ci avec un certain nombre de conceptions rivales en psychiatrie, en psychanalyse et en philosophie. Le résultat de cette tentative est un essai bref et nerveux écrit en Août 2010Dans ce texte brut, au rythme accéléré, j’ai pour la première fois expérimenté un usage direct des concepts deleuziens sans chercher à investir la langue étrangère de Deleuze, faisant fonctionner la machine conceptuelle de L’Anti-Œdipe dans mon langage de l’époque.

 

Le but de cet essai était de montrer pourquoi Deleuze accorde autant d’importance à la théorie du délire dans L’Anti-Œdipe. Une analyse littérale du contenu des délires rend singulièrement visible les postulats de la conception psychanalytique de l'inconscient, qui dénaturent totalement la réalité de cette dimension de l'expérience humaine. Une telle analyse de l'usage délirant du langage nous apprend en effet que l'expérience de l'inconscient n'a rien de personnel ou de familial : le modèle théâtral de l'inconscient oedipien promu par la psychanalyse est une mystification. En contre-point, l'analyse des délires permet de dégager un tout autre modèle de l'inconscient comme usine en prise directe sur le champ social et historique, mais aussi de faire droit à la puissance du délire dans le langage et la pensée et de rendre concevable l'idée paradoxale d'un délire philosophique.

 

Mais l'essentiel est ailleurs. A l'occasion de cette première enquête sur le délire dans L’Anti-Œdipe, j'ai été conduit à réviser totalement ma pré-compréhension de la conception deleuzienne du désir en découvrant l'importance de l’idée d’une causalité sexuelle autonome opérant au sein du monde des causes corporelles, déterminante dans la genèse et le fonctionnement de la vie psychique chez l'être humain. En effet, loin de critiquer la découverte freudienne d'une causalité sexuelle à l'oeuvre dans la vie psychique, Deleuze prétend restaurer le droit de celle-ci contre la dénaturation idéaliste que lui ont fait subir Freud et ses disciples. Autrement dit, la conception deleuzienne du désir se présente comme une réversion matérialiste de la conception psychanalytique de la sexualité

 

2011 - 2012. Inflexions

 

Or Deleuze accorde à la fin des années 60, tout particulièrement dans Logique du sens, une place privilégiée à la conception psychanalytique de la sexualité, dont il propose une version extrêmement sophistiquée et originale, à la croisée des écoles kleinienne et lacanienne. Le contraste avec ce qu'il dira dans L’Anti-Œdipe est saisissant. La prise en compte de ce fait déroutant, largement ignoré des commentateurs de l'oeuvre deleuzienne, m'a forcé à faire face à l’énigme de la rupture de Deleuze avec la psychanalyse. Laissant de côté mon essai sur le délire de Deleuze, j’ai donc entrepris de problématiser cette énigme. 

 

Durant l’été 2011, j’ai rédigé une première version de ce qui devait être un livre sur la rupture de Deleuze avec la psychanalyse, intitulé « du phantasme au délire ». Ce texte en jachère reprenait, en les développant, les résultats de l’essai de l’année précédente sur le concept de délire dans L’Anti-Œdipe, tout en essayant de les mettre en perspective avec l’usage deleuzien de la psychanalyse dans Logique du sens (où le concept de phantasme occupe une place privilégiée). Le résultat m’a semblé insatisfaisant sur au moins deux aspects :

  • faute de connaissances suffisantes en sciences sociales, je n’ai pas réussi à réellement capter la nouveauté de la conception deleuzienne des sociétés humaines dans L’Anti-Œdipe.
  • mon analyse de l’usage deleuzien de la psychanalyse dans Logique du sens ne rendait pas suffisamment justice à l’originalité de celui-ci. 

Après avoir cru un temps possible de mener de front ces deux chantiers, j’ai pris durant l’été 2012 la décision de procéder en deux temps, et de commencer par détailler davantage l’usage deleuzien de la psychanalyse dans Logique du sens.

 

Les résultats de cette analyse m’ont forcé à en réviser le sens : il n’était plus possible de l’inscrire uniquement dans le cadre d’une enquête sur la rupture de Deleuze avec la psychanalyse. Il fallait trouver une autre problématisation plus adéquate à l’originalité de ce que dit le philosophe dans Logique du sens, quitte à rendre plus énigmatique encore la rupture opérée dans L’Anti-Œdipe. En effet, l’usage deleuzien de la psychanalyse en 1969 est inséparable de son approche logique et ontologique du problème du sens dans le langage. Comme le philosophe l’indique à la fin de l’avant-propos de Logique du sens : « ce livre est un essai de roman logique et psychanalytique ».

 

2013 - 2016. L'esprit deleuzien en 1969

 

La nouvelle problématisation à laquelle je suis parvenu en 2013 porte sur la question de l’esprit chez l’être humain telle que Deleuze l'aborde dans Logique du sens, en proposant une articulation inédite de l’analyse logique du sens et du non-sens dans le langage et de l’analyse psychanalytique des effets de la causalité sexuelle sur le langage humain et ses usages. Les résultats de cette réorientation sont un essai d’analyse conceptuelle de Logique du sens publié en février 2016 et une première intervention publique réalisée en avril 2014 sur un des aspects les plus novateurs de ce livre de 1969 : la manière dont Deleuze propose de résoudre le problème de la genèse corporelle de l'esprit chez le nourrisson

 

Les résultats de cette enquête sur « l'esprit » chez l'être humain dans Logique du sens sont plus suggestifs que démonstratifs, aussi bien en ce qui concerne l'usage deleuzien de la psychanalyse que le rapport du philosophe avec les philosophies contemporaines du sens de tradition analytique et phénoménologique, mais également en ce qui concerne son inspiration stoïcienne et son rapport au structuralisme. Sans doute, il ne peut guère en être autrement aujourd'hui, tant ces cadres conceptuels sont hétérogènes. L'enjeu de mon travail, de ce point de vue, est de susciter l'intérêt pour d'autres mises en relations entre des contenus extraits de ces cadres conceptuels. Tout un chantier donc.  

 

Mais un autre chantier est plus pressant : poursuivre l'enquête sur la question de l'esprit chez l'être humain selon Deleuze, en étudiant l'impact de la rupture opérée par le philosophe dans L’Anti-Œdipe sur sa conception de l'esprit de 1969. Ce sera l'occasion de reprendre à nouveaux frais mes travaux interrompus depuis 2012 sur la manière dont Deleuze et Guattari proposent de réviser et articuler la théorie du délire, la théorie du désir et la théorie des sociétés pour former une nouvelle conception de l'inconscient machinique en rupture avec la conception psychanalytique de l'inconscient dont le philosophe fait usage en 1969.

 

Ce site est lui-même un chantier, le troisième et dernier à ce stade. Bien que cela ne soit pas du tout le cas actuellement, je voudrais en faire un noeud de rencontre et de création conceptuelle. En termes deleuzien, il s'agirait de faire de ce site une machine conceptuelle connectée avec d'autres machines philosophiques, artistiques et scientifiques

 

Ou bien la morale n'a aucun sens, ou bien c'est cela qu'elle veut dire, elle n'a rien d'autre à dire : ne pas être indigne de ce qui nous arrive. Au contraire, saisir ce qui arrive comme injuste et non mérité (c'est toujours la faute de quelqu'un),  voilà ce qui rend nos plaies répugnantes, le ressentiment en personne, le ressentiment contre l'événement.

 

DELEUZE, 1969

 

Le schizo sait partir : il a fait du départ quelque chose d’aussi simple que naître et mourir. Mais en même temps son voyage est étrangement sur place. Il ne parle pas d’un autre monde, il n’est pas d’un autre monde : même se déplaçant dans l’espace, c’est un voyage en intensité, autour de la machine désirante qui s’érige et reste ici. Car c’est ici qu’est le désert propagé par notre monde, et aussi la nouvelle terre, et la machine qui ronfle, autour de laquelle les schizos tournent, planètes pour un nouveau soleil. Ces hommes du désir (ou bien n’existent-ils pas encore ?) sont comme Zarathoustra. Ils connaissent d’incroyables souffrances, des vertiges et des maladies. Ils ont leurs spectres. Ils doivent réinventer chaque geste. Mais un tel homme se produit comme homme libre, irresponsable, solitaire et joyeux, capable enfin de dire et de faire quelque chose de simple en son nom propre, sans demander la permission, désir qui ne manque de rien, flux qui franchit les barrages et les codes, nom qui ne désigne plus aucun moi.

 

DELEUZE & GUATTARI, 1972